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Oeuvre de Nicholas Marolf_Galerie Contre

Oeuvre de Mélane Zumbrunnen

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Oeuvre de Nicolas Christol

Oeuvre de Nicholas Marolf

Lola,

 

Tu vas avoir six ans. J’écris cette lettre sans familiarité (familiarité ne veut pas nécessairement dire compréhension ; en fait la familiarité occulte souvent la compréhension). Je te suis trop familier.

Il est long et difficile de faire naître et croître une seule qualité humaine parmi ces mers de détresse et de boue. Il nous est permis maintenant de partager tous nos défauts à une vitesse vertigineuse, à les mêler aléatoirement, précisément, à tous ceux de nos congénères.

 

Nous nous vendons les uns les autres, jour après jour. Aucune amitié n’est plus possible : nous nous dénonçons au gré des réseaux, dans ce pitoyable essai de démocratie. Nos voisins nous dénoncent et nous condamnent comme de vulgaires sacs de merdes à toutes occasions possibles. Et nos voisins, se sont nos femmes, nos pères, nos amis et nos collègues de vie répugnante, qui, à chaque date anniversaire, nous contactent afin de se lamenter sur leurs amours disparus (qu’eux-mêmes ont condamné à disparaître) ou à partager la joie de leur première tromperie. Plus aucune confiance intime n’est plausible : nos enfants sont devenus nos maquereaux journaliers. Ils disent qu’ils nous aiment mais nous voient fuir ce fumier que nous sommes devenus ; ils nous voient ramper devant toutes semblances de structures ouvertes ou spirituelles qui nous mèneront pourtant à souiller le reste de ciel. 

 

Les femmes-genres donneront à d’autres la responsabilité d’enfanter, dans la merde et dans le sang, une génération hystérique de mômes egotico-narcissiques, doués d’un langage épileptique. Cette génération nouvelle, sous l’appellation meurtrière « d’espoir », étiquetée par avance comme de la viande à consommer sans modération, comme un ragoût émotionnel sans valeur nutritive, aura beau se dépatouiller dans la sauce lugubre d’un avenir déjà vendu, pas cher, déjà menti pas cher, déjà dépassé, elle se noiera dans les piscines d’aigreurs et de biles filtrées qu’on leur laisse.

 

Ma piètre génération, à force d’un travail d’ébouillantage moral, se bat pour redonner vie aux droits de la petite bourgeoisie fasciste. Couvert à peine par un positivisme de renonciation, elle se fait introduire comme un vulgaire suppositoire dans l’immense néant que sont les discours à résonances nazis de Mark Elliot Zuckerberg. 

 

Tu vois, l’unicité de chaque être humain n’aura servi qu’à faire passer la pilule de l’endoctrinement et du stéréotype d’une société. Comme des acteurs perdus nous jouons à jouer ; nous nous pavanons et nous tourmentons sur la scène. On ne nous entend plus : c’est un conte raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur et qui ne veut rien dire.

 

Comme une parade collective au « connais-toi toi-même », mille fois compris mais pas vécu, notre troupeau humain se « selfiese » à tout va, doutant à un point jamais atteint de son existence sans rêve, montre son cul, sa famille ou son jardin, sa robe d’été ou sa dernière conquête, ajoute contre nature du vide au vide. Il mange des carottes mortes, du blé sans vie, cultive des salades d’engrais, gobe des œufs avortés, des pommes et des choux avortés. Il dédaigne ce qui pour lui est sale, il plastifie son pauvre sexe pour l’enfoncer au plus profond de son vide conceptuel. Il rédige des litanies dans des magazines spécialisés, donnant des conseils sur la manière la plus plate de consommer sa vie. Et cela avec des mots sans racine, sans vécu et sans âme. 

 

Tous les hommes désirent la paix mais bien peu les choses qui la crée. Nous sommes très heureux de payer nous-même le billet du train qui nous mène là où le travail rend libre ; de la fenêtre pixellisée du wagon noir, notre vue se noie dans un paysage adoptif où même les miroirs n’oseront nous refléter tels que nous sommes : un accident révélé, surgi d’un silence total.

 

De cela, je veux me bannir et rejoindre ceux qui se bannissent. L’immense solitude dans laquelle je te laisse ne m’importe pas. Je ne peux plus rester là et tenir, dans l’ombre de la cicatrice en l’air. Rester là, tenir pour personne-et-pour-rien. Non connu de quiconque.

 

Je suis attablé à la terrasse du café que tu connais bien. Je regarde passer les gens. Ils sont vides de substance. Les rues même se sont vidées de « présence ». Tous mènent une double vie. Je ressens cette solitude.  Je ne vis qu’une vie.

 

Voilà Lola, puisses-tu m’entendre au travers de tes multiples viols consentis. 

 

Ton père qui ne s’aime plus.

Nicolas Marolf

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