top of page

Claire Frachebourg et Muriel Zeender

03/28/2026 - 04/26/2026

Les récits du sol

__________________


Tout a commencé par une histoire de choix dans la rencontre : l’espace Contre-Contre mandate Muriel Zeender, puis elle choisit Claire Frachebourg, qui, à son tour, me demande de participer à l’exposition. Lors de nos premières discussions, l’exploration du lieu fut rapidement au cœur de nos intérêts de recherche. Ce lien presque alchimique entre l’art et le lieu fait partie de nos échanges, et, comme une évidence, a nourri les créations inédites de Claire et de Muriel.


Ce que nous vous proposons ici, c’est une exposition qui a été pensée en fonction de sa localisation et de son espace physique. Le titre provient d’ailleurs de ce geste : travailler à partir du lieu, lier les œuvres à cet espace, écouter le dialogue émergeant de cette démarche. Les récits du sol résonne ainsi comme une incantation au minéral et au végétal, se réunissant ici, dans cet espace situé à Saint-Maurice, flanqué entre l’eau et la falaise, un point déjà névralgique celtique, puis chrétien, lieu mystique, de grandes forces magnétiques. De là, il me paraissait presque impensable de réaliser un commissariat autocentré, il fallait autre chose, il fallait le relier à ces forces telluriques spécifiques. La scénographie de cet espace est donc réfléchie à partir d’une expertise en géobiologie réalisée par Gaëtan Rey1, permettant de visualiser les emplacements particulièrement chargés en failles, veines d’eau et résilles de nickel, de fer.


Si la pratique et les intérêts de recherche de Claire ont toujours largement exploré les fictions qu’engendrent les éléments terrestres dans leur globalité, pour cette exposition, l’artiste nous invite à rencontrer la pierre calcaire de Saint-Maurice – qui, à l’origine, est constituée de sédimentation d’organismes marins – dans une toute nouvelle forme matérielle et sonore. Comme à son habitude, sa pratique se pare de mythologie liée aux matériaux et à l’histoire. Pour aller chercher la mémoire de la pierre, Claire a mis en place un processus d’érosion aqueux. Ce geste lui permet de sonder la membrane de la pierre, de chercher, de comprendre – comme une quête cosmologique – quelles sont les strates temporelles de la roche, quels sont ses enjeux contemporains, d’où vient-elle ? C’est donc grâce au liquide que la pierre parle et c’est bien grâce à l’humide intégré dans ses installations qu’elle devient orale et vibratoire. À ses côtés, le métal devient un liant entre ces roches calcaires et leurs traces inscrites sur les plaques exposées, ou avec les trames géobiologiques, puisque les DIN (pièce structurelle sur laquelle les pierres sont posées) indiquent les directions souterraines du réseau tellurique et sont placés sur des emplacements particulièrement chargés magnétiquement.


Pour cette exposition, Muriel propose une réflexion picturale et symbolique des lichens – ces organismes symbiotiques hybridant un champignon et une algue – ouvrant un récit poétique, minutieux et utopique de notre société. Une narration qui, liée à ses intérêts de recherche sensible sur la captation de l’invisible ou du microscopique dans notre environnement, interroge le lien indivisible du vivant. Comme la plupart des entités végétales, le lichen possède des analogies à notre corps : sa partie supérieure est appelée cortex, et, tout comme notre peau, il absorbe les éléments (eau, pollution...) à sa surface. Cette membrane devient alors le centre névralgique de cette association, puisque, si, pour Muriel, notre peau symbolise tout autant notre fragilité face aux agressions extérieures que notre force, cette chair végétale et humaine se mue en métaphore des formes, faisant écho à la théorie des signatures. Ce postulat repose sur un principe de réciprocité esthétique mettant en relation les humains, les plantes et l’ensemble du cosmos. Ainsi, toute plante porterait en elle une ressemblance avec le corps humain, permettant de lui apporter une connexion à son environnement direct. C’est en cela que le geste de Muriel nous amène à redéfinir la manière dont notre société invisibilise une partie de notre écosystème, et ce faisant nous coupe de la connexion naturelle qui y est associée.


Le lien entre les deux pratiques a toujours été là. Une hybridité, une complémentarité des mémoires symboliques végétales et minérales de Claire et Muriel. Les pratiques de ces deux artistes font émerger de nouveaux récits et c’est en ce sens que cette exposition permet de nous mettre face à nous-mêmes, face à notre manière de vivre, mais aussi questionner ce lien que nous entretenons avec notre environnement direct. Regarder ce corps-à-corps, mais aussi écouter ce qui nous entoure et qui, selon les critères humano-centristes, ne semble pas parler. Mais voilà, le langage prend ici une tout autre incarnation. Elle est certes visuelle, mais aussi sonore, odorante et chimique. Dans le cas de la géologie, l’altération de la roche répondant à une condition environnementale modifie sa composition chimique.


Cette émanation permet alors l’apparition de lichen sur sa surface et cette porosité en devient un terrain fertile. Cette symbiose révèle sa co-réalisation, car si cette modification géologique permet l’apparition botanique des lichens, c’est bien l’environnement lumineux, humide et d’oxygène qui sont les garants de leur croissance. Cette sensibilité du vivant leur permet de respirer, d’être en lien constant avec leur espace. Une respiration se met donc en marche entre les gestes artistiques, un écosystème, un rythme simultané se crée par un dialogue de dépendance entre minéral et végétal.


Cette exposition nous encourage donc à un dialogue composé de multiples facettes entre le solide et le liquide, entre le terrestre et le marin, entre les couches superficielles et profondes : avec quelle mémoire pouvons-nous nous mettre en contact, à partir d’une membrane visible ? Et ici, la mémoire n’est plus liée à un temps linéaire, imaginé comme une ligne horizontale. Ici, Les récits du sol sont verticaux, composés de couches poreuses. Comme la pierre qui se crée par couches, ou le lichen qui grandit de quelques millimètres par jour, le temps devient une notion qui s’approche comme une mémoire multiple. Cette co-histoire minérale et végétale se lie par l’eau, s’imbrique par l’humide, se rencontre, s’embrasse, se boit.


Une alchimie qui interroge les notions de transformation de la matière, dans une chronologie temporelle d’une seconde, d’une année, de plusieurs siècles, à une temporalité millénaire dépassant la perception humaine. Cette mise en place se fait lentement, très lentement. Une politique de la lenteur qui semble revêtir une réflexion à contre-courant, à l’heure où l’instantanéité est devenue une économie normalisée par notre vie contemporaine. Penser cette temporalité, c’est donc penser que le temps est infini, construit sur la lenteur, construit en lien et en porosité. Cette exposition est donc un peu comme un hiatus, comme un moment en suspend, qui interrompt cette vitesse environnante. Elle se visite ainsi comme un chemin, un rappel à la mémoire, au lien, au sensible. Elle s’écoute, se sent. Et si une attention accrue aux couches multiples propres aux strates situées sous le lieu d’exposition s’ajoute à notre visite, c’est parce qu’un axe vertical se met en place, une réflexion en trames s’imagine et un fil se tisse entre les pierres, les lichens et le sol. La petite salle noire fait alors office de lieu de recueillement, où la rencontre avec la lenteur et les récits du sol s’incarne.


Artistes : Claire Frachebourg, Muriel Zeender

Texte : Valérie Félix, commissaire

Aunt Bette's Homemade Pecan Pie
Rockin’ Rocky Road Ice Cream
Tom’s Heavenly Apple Strudel
Joe’s Divine Butter Tarts

Artiste(s)

Claire Frachebourg et  Muriel Zeender

Galerie

ESPACE CONTRECONTRE • RUE DU GLARIER 14 • 1890 ST-MAURICE • +41 77 437 13 87 • espace@contrecontre.com

Horaires d'ouverture des expositions. 

Je et ve 17h - 20h  Sa et di 14h - 18h

  • Facebook - Gris Cercle
  • Instagram - Gris Cercle
bottom of page