Christian Rappaz

Photographie

Depuis ses débuts photographiques, dans les années 90, Christian Rappaz n'a de cesse de s'attacher à son environnement immédiat, aux détails de son quotidien, en privilégiant les vues urbaines, les édifices, ainsi que les créations de l'industrie. Ses images captent le graphisme d'un terrain de basket ou le pavement régulier d'un parvis au même titre que le pourtour profilé d'un pré, la masse imposante d'un troupeau de vaches ou la silhouette nerveuse de chevaux élancés. Fiers et fougueux, ces derniers constituent une conquête majeure pour l'homme qui a su les rendre dociles, les faire fléchir sous sa main, les contraindre à l'obéissance. Mais en photographiant ces animaux sans harnachement, sans bride, le photographe affirme peut-être en filigrane son opposition aux fonctionnements coercitifs de la société. Le recours à cette métaphore vise ainsi à dénoncer l'emprise sociale sur les individus, le caractère destructeur de la domination. Parallèlement à ces incursions dans la nature, les clichés de Christian Rappaz célèbrent aussi la beauté des objets industriels : piliers métalliques, étais de chantier, roues de tracteur vues en gros plan, murs décrépis, reflets dans des vitrines, fragments de matériaux entremêlés… En quête de lignes graphiques pures et élégantes, l'artiste rejette les cadrages classiques. Plongées ou contre-plongées, points de vue obliques, scènes tronquées, raccourcis sont autant de caractéristiques qui transcrivent le dynamisme de ses photographies. Passionné par l'effet visuel, Christian Rappaz favorise les basculements et les gros plans qui modifient la vision habituelle et affirment esthétiquement une rupture avec la stabilité.

Ses tout derniers clichés, réalisés en 2010, font place à une création plus lyrique, gestuelle et haute en couleurs : éclaboussures, jets colorés et traits s'affrontent. De cette superposition de matières naissent des images dynamiques, rythmées et maîtrisées. Au gré de sa fantaisie et de ses inventions, cet autodidacte joue avec les possibilités graphiques que lui offre la photographie et invite les spectateurs à se perdre dans ces jeux visuels (scènes démultipliées, déformées, étirées, second plan passant au premier, échelles chahutées, profondeurs de champ déjouées, pleins se disputant des vides…) Comme dans une fiction ou un rêve, le photographe estompe le trop et le superflu en informations anodines afin que les éléments soient d'importance égale et s'interpénètrent, dans un souci d'homogénéité. Dans ses clichés volontairement insaisissables, peu d'indices permettent de situer un lieu. La réalité est comme niée par un procédé de distanciation qui privilégie le nuageux, l'aqueux et l'opaque. Les objets coutumiers se déforment, se libèrent et s'émancipent. Ici la technique est détournée pour retranscrire la perception même du photographe face à un paysage ou un mouvement considéré à travers le filtre de ses souvenirs ou des réflexions personnelles que lui inspirent certains lieux. Ses photographies proposent une vision de l'oubli, de l'effacement inéluctable de la mémoire qui fait naître la douce sensation des réminiscences. Altérée, déconstruite, la réalité se perd dans la genèse de vestiges qui offrent alors une nouvelle appréhension du monde. Sa démarche artistique se tourne vers l'abstraction, captant les couleurs naturelles, dans un acte résolument solitaire, une recherche née de son intimité avec la nature. Le photographe pose ainsi son regard sur la terre, les arbres, les feuilles… pour saisir, par le biais de son boîtier, leur perpétuelle mouvance. Préférer le bougé équivaut à reconnaître la qualité de la matière photographique pour elle-même, avec son grain, ses effets frottés, ses transparences et ses surépaisseurs, qui rappellent les vertus plastiques du matériau pictural, ses glacis et ses empâtements.

Mais le flou qui s'étend de toute part ne relève pas seulement d'un parti-pris formel ; il est lié à une réflexion sur la nature objective du médium utilisé. Christian Rappaz vide l'image produite de son caractère indiciel ; il la destitue de sa capacité à enregistrer fidèlement le réel. En mêlant figuration et abstraction, il réfléchit aux principes mêmes de la photographie, à ses limites et à ses possibilités. Quel est le rôle de ce médium? Est-il un miroir ou une ouverture vers un autre monde ? Dès lors, les images sont-elles réelles ou rêvées ? Ces clichés, comme dans une parabole, ne font que suggérer le réel en décrivant cet environnement insaisissable sous forme de traces fugitives et impalpables, au bord de l'illusion. L'indistinct, l'inexactitude constituent la métaphore visuelle du doute qu'entretient le photographe sur la représentation de la réalité. Et ne s'agit-il pas de surcroît d'une remise en question totale, d'une interrogation sur soi et sur l'essence de la contradiction ? La vérité ne serait-elle qu'une interprétation du réel ? Dépend-elle d'un référentiel de pensée ou des outils perceptifs, sensitifs dont nous disposons ?

C'est à ce questionnement que nous confronte l'œuvre de Christian Rappaz. En accentuant ostensiblement le bougé, il souligne la fugacité du vécu, et son goût prononcé pour les sujets en mouvement (sous-bois, prés, animaux en pleine nature) semble rappeler que rien, pas même la photographie, ne peut stopper la vertigineuse course temporelle. Par ailleurs, si le photographe préserve sa liberté à s'exprimer directement et à affirmer son tempérament, il refuse de brider l'imagination des regardeurs par des images trop "arrêtées". Mis au service de la violence et de la révolte de l'artiste, le flou rompt avec la surenchère de la monstration, tout en exprimant le mystère inhérent aux objets les plus ordinaires, l'énigme de toute réalité.

Julia Hountou
Monthey, août 2010

Rappaz